Pour ceux qui auraient raté ce lancement, l’Institut National de l’Audiovisuel a mis en ligne hier soir une plateforme d’analyses sur les industries culturelles, InaGlobal.
Entre autres articles passionnants, vous y trouverez une longue synthèse sur le journalisme de données que j’avais rédigée cet été pour nourrir ce projet motivant de l’INA.
L’occasion de revenir sur un aspect du journalisme de données que j’ai développé sur InaGlobal, mais encore jamais abordé ici : le modèle économique.
Le journalisme de données consomme des ressources en temps et en moyens humains car il nécessite de faire travailler ensemble plusieurs personnes compétentes et bien formées.
Par ailleurs, quelques indices nous montrent que le journalisme de données peut parfois générer de l’audience :
- En 2008, lors du Super Tuesday de la campagne électorale américaine, la page la plus vue du nytimes.com était une infographie interactive.
- Sur le site d’information locale www.texastribune.org, les « données » génèrent presque trois fois plus de trafic que les « histoires » : les bases de données représentent un tiers des 5,3 millions de pages vues depuis la création du site en novembre 2009.
Sur quel modèle baser notre équation économique ?
- La valorisation publicitaire: puisque la visualisation de données procure une « expérience d’information » différente et remarquable, puisque nous parlons de contenus originaux à forte valeur ajoutée, il n’est pas déraisonnable de penser que le journalisme de données puisse devenir un support publicitaire prisé. D’autant plus que les bases de données sont de puissants outils de fidélisation des visiteurs. Les éditeurs ont là toutes les cartes en main pour négocier des partenariats publicitaires rémunérateurs.
- La valorisation marketing : le journalisme de données peut aussi être considéré comme une vitrine de la marque-média, comme un outil de communication des éditeurs à destination tant de leur public que de leurs annonceurs. On peut parier sur l’image de modernité liée au journalisme de données, même si, grâce à @Jacsolo (en commentaire sur actuvisu.fr), nous savons désormais que des tentatives de visualisations de interactives « alimentées par des flux dynamiques de données » ont été lancées sur des sites d’info avant l’éclatement de la bulle internet.
- Les contenus payants : puisque ces contenus représentent un vrai service en rendant compréhensible rapidement de gros volumes d’information, et puisqu’il est difficile de leur trouver des substituts dans les blogs ou les agrégateurs, les éditeurs pourraient tenter de les faire payer les internautes Reste à tester la disponibilité à payer des consommateurs d’information en ligne. Ce modèle ne peut fonctionner – à mon avis – que si l’utilisateur final n’est pas l’acheteur final, autrement, dit si ce sont les employeurs, les entreprises ou les écoles qui paient le prix de l’accès à l’information et non l’internaute.
- La diversification des publics cibles: On pourrait imaginer que les entreprises médias revendent les bases de données collectées par les journalistes.Si elles sont inédites, à forte valeur ajoutée, ces bases de données pourraient intéresser des acteurs du secteur économique, du domaine marketing ou de l’univers de l’éducation.
- La diversification des supports : dans un contexte de multiplication des écrans (personnels ou collectifs), la visualisation de données, avec sa grammaire visuelle, se prête parfaitement aux stratégies d’applications natives comme celles développées pour les smartphones et les tablettes. A la différence de la consultation de contenus sur un navigateur, la consultation via les applications natives réduit le papillonnement du public d’un site à l’autre et offre une expérience ergonomique ou esthétique décuplée. Non seulement cela renforce l’attention du consommateur d’information (ce qui intéresse les annonceurs), mais cela représente aussi un service pour l’utilisateur, qui peut éventuellement servir d’argument pour justifier un péage à l’entrée des contenus.
Je me garderai bien de vous dire quel est le meilleur modèle : dans ce domaine là aussi le journalisme de données en est encore au stade expérimental, et l’équation économique sera différente pour un portail d’information, un site média traditionnel ou un pure player.
Et je vous renvoie à l’article publié sur l’InaGlobal pour un plus ample développement de cette question.







[...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Alain Joannès, actuvisu. actuvisu a dit: Quel modèle économique pour le #datajournalism? Résumé sur le blog http://bit.ly/94nGlo et développement sur #InaGlobal http://bit.ly/cCNMrC [...]
Très intéressante analyse.
Je me permets d’ajouter deux liens + vous poser deux questions
Un lien concernant les applications de données de The Times, assez impressionnantes d’après la vidéo de présentation. Mais vous devez sans doute connaître.
http://www.appliedworks.co.uk/projects/the-times-ipad-graphics/
Et un second lien assez intéressant, évoquant notamment le cas de l’entreprise Kaas & Mulvad, qui monétise son savoir-faire dans les données au service du journalisme d’investigation
ici (page 17) : http://www.slideshare.net/SoussOnline/watchdo-journalism-2010
Et deux petites questions
La première question. Vous parliez notamment de l’exemple du très bon Texas Tribune. On retrouve cette « fourniture » de données dans de nombreux médias non-profit US (California Watch, Propublica). Savez-vous si certains médias (non-profit ou pas) monétisent ces données par les mécanismes que vous décrivez dans votre note de blog ?
La seconde. Au final, qu’est ce qui donne le plus valeur de ces données ? Leur rareté, leur exclusivité éventuelle ou bien leur mise en scène et la technologie qui permet de les fait « parler » ?
En toutc cas, au plaisir de vous lire
Bonjour,
Merci pour ce commentaire très enrichissant et les deux liens tout aussi intéressants.
Je ne connaissais pas le cas de Kaas & Mulvad, mais il me confirme bien que les médias ont besoin d’acquérir de nouvelles compétences, que ce soit par l’externalisation de certaines fonctions de collecte et de traitement de données, ou par l’internalisation progressive de ces compétences au sein des rédactions (solution que je juge plus intéressante, je reviendrai là dessus dans un prochain post)
Je vais commencer par répondre à votre deuxième question « qu’est ce qui donne le plus de valeur aux données ? ».
1. Il n’y a pas de rareté des données. Même en France. La problématique est bien plus de gérer un excès de données et de faire face à des problématiques de gestion de la complexité.
2. L’exclusivité, le fait de sortir une base de donnée potentiellement explosive et jusqu’ici inconnue, ne donne pas tant de la valeur aux données elles-même qu’à la marque média qui va sortir le scoop. On peut dire que cela génère un attrait particulier pour ces données sur le court terme.
3. A mes yeux, ce qui donne de la valeur aux données, sur le long terme, c’est le fait que ces données soient rendues relationnelles et communiquantes.
J’entends par là que ces données puissent s’inscrire dans un environnement dans lequel elles vont devenir plus pertinentes : qu’elles puissent être enrichies par une autre base de données, qu’elles puissent donner lieu à des mashups, qu’elles puissent participer à la construction d’une mémoire de l’information sur le temps long.
Pour cela, il faut :
- que ces données soient proprement structurées pour communiquer avec d’autres bases, pour se connecter à d’autres services
- que ces données soient intelligemment collectées, intelligemment traitées et assidûment mises à jours
- que ces données soient rendues accessibles et parlante par la visualisation, mais aussi par des interfaces de recherches, ou des API
Valoriser les données sur le long terme c’est disposer de bases de données structurées et sédimentées, connectées à d’autres bases ou d’autres services web, bref, c’est inscrire ses données dans un l’éco-système de l’information en ligne et dans le mouvement du Linked Data.
J’en viens maintenant à votre première question. L’analyse des modes de valorisation économique des data-centers des sites d’information américains reste à faire, et j’adorerai me lancer dans ce chantier.
En attendant, je peux déjà vous donner quelques remarques ou pistes :
* les sites d’information locale fournissant des « banques de données » abordent plutôt ces contenus comme des machines à page à vue (en plus du service fournit à l’internaute). Il s’agit de contenu qui génère de l’audience, sur le long terme. Ils sont souvent valorisé par de la publicité traditionnelle (bannières, pavés…)
* le New York Times s’est positionné dans une logique de valorisation de sa marque : auprès de leur public (crédibilisation auprès des communautés technologiques, fidélisation d’un public amateur de rich media, image de leader sur les nouvelles technologies), mais aussi auprès de leurs annonceurs, comme le montre cette interface dataviz http://innovate.whsites.net/ justement destinée à valoriser les contenus innovants du NYT auprès des annonceurs.
* Bloomberg m’a inspiré le paragraphe sur la diversification des supports: l’agence de presse spécialisée dans la finance rend disponible via un terminal propriétaire une mine d’informations : bases de données, tableaux historiques, liens sélectionnés, courbes descriptives des tendances du marché, frises chronologiques, etc. Ce service de mise à disposition de données est intégré dans le terminal, loué pour 1 800€ par mois
* La base de données des établissements scolaires de letudiant.fr est un actif monétisé auprès d’autres acteurs qui ont besoin de ces données
* Pour le péage à l’entrée de la visualisation, je pense que les supports type ipad s’y prêteront plus facilement
Dans tous les cas ces réflexions sont passionnantes et j’espère avoir le loisir de les poursuivre sur ce blog prochainement !