L’atlas du financement des partis : comment nous avons travaillé

Caroline Goulard, le 4 avril 2011 à 10:47

Nous avons eu la grande chance de mener cet été une mission dédiée au journalisme de données à LEXPRESS.fr.
Une partie de notre travail a consisté à mettre en place cet atlas des partis français qui présente notre écosystème politique à travers le prisme de son financement.
Ce genre de gros projet de journalisme de données n’étant pas encore très courant en France, nous avons choisi de raconter ici, point par point, comment nous avons travaillé avec LEXPRESS.fr.

Le contexte

Micros-partis, associations de financement et organisations satellites : ils ont surgi dans l’actualité française cet été, à la faveur de la polémique Woerth/Bettancourt, et mettent en lumière un vaste pan du financement de la vie politique via les dons entre partis.
Il existait en 2009 plus de 300 partis politiques en France, d’après la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), qui en surveille les opérations financières.
Pour mieux s’y repérer dans cette nébuleuse d’organes politiques, nous avons réalisé un atlas des partis français, permettant d’explorer leurs liens, leurs sources de financement, et leurs dynamiques de groupes, tels qu’ils apparaissaient en 2009 et en 2008.

Comment ça marche le financement de la vie politique ?

Un parti politique peut subventionner une campagne électorale et recevoir des dons de personnes physiques dans la limite de 7500 euros maximum par an et par individu. Il peut aussi recevoir des contributions de ses élus, des cotisations de ses adhérents ou des dons d’autres partis, ainsi que des aides publiques, en fonction de ses résultats électoraux. Les comptes des partis sont contrôlés chaque année par la CNCCFP, qui en publie un rapport un an après.
Si les dons individuels sont plafonnés, rien n’interdit de donner à plusieurs associations politiques. Voilà pourquoi les partis-satellites des gros organes politiques se sont démultipliés ces dernières années. Créer de nouveaux partis permet ainsi de récolter plus de d’argent et de contourner la limite des 7 500 euros de dons individuels. Nicolas Sarkozy, Eric Woerth, Michèle Alliot-Marie, possèdent par exemple, leur propre structure.

L’équipe

Nous avons travaillé à trois sur cet Atlas.

  • Antoine, le principal codeur, notre talentueux développeur php et javascript. Un artiste en son domaine, un perfectionniste, un amoureux du beau code sans aucun doute, de celui qui va l’obliger à se « casser la tête », comme cela a souvent été le cas avec ce projet.
  • Léo, le statisticien-développeur. Depuis plus d’un an, il joue avec les différentes librairies et outils de datavisualization. Sur cet atlas, il a réalisé la carte des partis et développé l’interface de consultation, il a aussi eu la lourde responsabilité de nous coordonner tous les trois, et de faire en sorte que quand Antoine parle de code et moi d’usages on parle bien tous de la même chose au final.
  • Pour ma part, j’assurais le côté « journalisme et storytelling ». (les curieux en sauront plus sur moi ici)

Ce projet illustre donc parfaitement l’indispensable « mix de compétences » nécessaire pour faire du journalisme de données. Au-delà d’une réunion de compétences, nous avons aussi pu mener ce projet car nous ne travaillions pas comme on le fait dans une grande rédaction traditionnelle : nous avons travaillé dans un même bureau, échangeant constamment, tous les trois connectés au projet en même temps, sans autre process qu’une même volonté de faire «ensemble». Et nous remercions vraiment Lexpress.fr de nous avoir laissés libres d’installer ce mini laboratoire en plein cœur de leurs activités, pendant tout le temps que nous avons passé avec eux.
L’équipe parfaite aurait bien sûr comporté un graphiste en plus. Et il est vrai que l’on ressent un peu cette absence dans le rendu final (même si les graphistes de LEXPRESS.fr nous ont donné un coup de main). Mais, en journalisme de données comme partout, il faut savoir faire avec des contraintes de temps, d’équipe et de budget limités.

Les relations avec la rédaction

Installés pour plusieurs mois à Lexpress avec une mission d’exploration des potentialités du journalisme de données au sein du titre, nous entretenions avec la rédaction des liens très étroits.
Nous assistions tous les matins à la conférence de rédaction. Nous avons commencé à travailler sur cet atlas de la vie politique lorsque la rédaction nous a demandé de réfléchir autour du financement des partis. La rédaction nous a ensuite beaucoup aidés pour classer les partis par famille politique, pour vérifier les données et pour les interpréter.
Le fait d’appartenir à la rédaction le temps de la réalisation de ce projet nous a aussi permis de récupérer plus facilement certaines données auprès de la CNCCFP.

Les données

Se lancer dans une visualisation de données, c’est toujours l’éternel dilemme de l’œuf et de la poule : est-ce qu’on imagine une visualisation à partir des données disponibles ? ou est-ce qu’on cherche des données une fois qu’on a une idée et un angle d’attaque ? Les idées viennent toujours à la fois des données et de l’angle de traitement, les proportions respectives varient selon les projets. Dans le cas de l’Atlas des micros-partis, nous sommes partis d’une problématique –comment rendre plus compréhensible le financement de ces partis- et de données que nous savions disponibles : les comptes de résultats et bilans de tous les partis français validés par la CNCCFP.
Nous savions que ces données étaient disponibles, cela ne veut pas dire qu’elles l’étaient dans un format facile à utiliser. Tous les ans la CNCCFP publie sur son site dans un document .pdf tous les comptes qu’elle reçoit des partis (sans les annexes). Nous disposions de tous les pdf depuis 2001, nous avons travaillé sur les documents datant de 2005 à 2009, soit plus de 3 600 pages de documents.
Pour commencer, Antoine a transformé les documents .pdf en html qu’il a ensuite parsés pour en faire une base de données .sql. Un travail d’ajustement, d’essais, de corrections, et de ré-essais, qui peut vite devenir long.
Parallèlement, j’ai collecté des informations basiques sur tous les partis répertoriés: date de création, localisation, nom du leader, adresse du site web, couleur politique, etc… Une autre tâche longue et fastidieuse lorsqu’elle porte sur plus de 300 partis.
Enfin, les données les plus intéressantes, ont aussi été les plus dures à obtenir. Nous souhaitions matérialiser les échanges financiers entre partis politiques. En effet, dans les comptes de résultats des partis, nous avions une ligne de produit « contributions reçues d’autres formations politiques » et une ligne de charges « aide financière versée à d’autres formations politiques ». Nous avions juste les montants totaux échangés, mais ne savions pas d’où venaient les dons et vers qui partaient les aides. Ces informations sont détaillées dans les annexes des états financiers des partis, la CNCCFP les archive, mais ne les mets pas à disposition sur le web. Nous avons donc demandé à la CNCCFP de nous présenter le détail de tous échanges entre chaque parti, soit au final, plusieurs dizaines d’annexes. Inhabituée à ce genre de demande « exhaustive », la CNCCFP a d’abord considéré que notre demande était « abusive ». Après de longues négociations, de nombreux refus et un petit peu de temps… la CNCCFP a finalement accepté de nous envoyer les documents dont nous avions besoin.
Nous avions plusieurs sources de données différentes, nous avons donc dû réunir toutes ces données : attribuer à chaque parti un ID unique pour le retrouver plus facilement entre les différentes bases, nettoyer toutes nos bases, supprimer les doublons, fusionner certaines bases, transformer les structures de bases pour ne conserver qu’une dimension de variable, vérifier et encore vérifier, etc…
La base de données finale contient ainsi près de 1 500 lignes et une cinquantaine d’indicateurs.
Le travail sur les données représente à peu près la moitié du temps passé sur ce projet.

Concevoir l’application

Exprimer visuellement une réalité complexe passe souvent par le choix d’une métaphore visuelle. Nous avons choisi la métaphore astronomique : nous voulions représenter le paysage politique français comme un planisphère, avec ses galaxies, ses grosses planètes et ses petits satellites.
Nous avions imaginé des scénarios d’utilisation : nous voulions réaliser une carte zoomable et clicable comme interface d’entrée, dans laquelle il soit facile de naviguer. Nous voulions que des personnes qui connaissent un parti puissent le retrouver facilement, en 5secondes – d’où le moteur de recherche sur la droite-, et que les personnes qui ne cherchent pas un parti en particulier soient captés par la carte, plongés dedans, et invités à l’explorer – d’où une navigation au cliquer-glisser et au scroll fluide-.
Nous voulions aussi avoir plusieurs niveaux de granularité de l’information : un premier niveau sur la carte, qui donne un aperçu du budget des partis, de leur couleur politique et des relations financières entre eux. Un niveau plus détaillé sur chaque fiche parti, qui apporte le détail du financement de chaque parti, avec des tendances sur les dernières années. Et un niveau qui autorise la comparaison, pour mieux évaluer ce que représente les données pour un parti à l’aune d’un autre parti, ou pour obtenir des statistiques au niveau des familles politiques.
Nous avons aussi enrichi les scénarios de navigation à l’intérieur de notre application, en multipliant les passerelles et les liens entre les fiches partis. Nous voulions qu’il soit possible de rebondir de parti en parti aisément, et d’explorer ainsi par sérendipité les données présentées.
Nous avions donc beaucoup de fonctionnalités, et un temps limité pour les réaliser. Nous avons donc dû ruser pour éviter de tout développer.

Nous cherchions tout d’abord un outil pour faire du deep zoom, car la carte des partis mesure au final 15 000 x 7 000 pixels. Les quelques outils disponibles pour cela ne nous satisfaisaient pas : trop longues à implémenter, ou bien dans des technologies qui ne nous arrangeaient pas.

Nous avons donc dévié Google Map, en posant au dessus de la carte Gmaps un overlay représentant notre carte des micros partis. Nous avons ensuite géolocalisé tous nos partis avec une longitude et une latitude pour pouvoir les créer des zones cliquables et les retrouver grâce à un moteur de recherche.

Nous avons utilisé la librairie de visualisation Google Chart API pour réaliser les graphs des fiches partis, et nous avons utilisé Tableau Public pour les comparaisons entre partis. Tableau Public est un outil extrêmement puissant, mais assez lent dans sa version gratuite. Nous aurions pu développer nous même les mêmes types de graph, en plus propres, si nous avions eu le temps nécessaire pour cela. Nous avons choisi de conserver Tableau Public malgré tout, pour ne pas priver les utilisateurs d’un outil de comparaison qui nous semblait très utile.

Donner accès aux données

Enfin, dernière étape de ce projet : rendre les données accessibles facilement. Nous avons fait un gros travail sur les données, nous voulions en faire profiter toutes les personnes qui s’intéresseraient un jour au sujet et leur permettre de récupérer facilement notre base de données pour qu’ils puissent à leur tour construire des applications, des visualisations ou des articles avec. La plateforme Socrata propose un service très pointu et très utile de partage des données, librement et simplement, et nous l’avons donc tout naturellement embedé dans notre application.

Si vous avez des questions, des remarques, des retours, des commentaires sur ce travail, n’hésitez pas à nous contacter ici ou par mail, nous serons heureux de vous répondre.



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